Excellence managériale : une entreprise modèle en 1867

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6–8 minutes

Par Christophe Deshayes,
chercheur en sciences de gestion et du management, professeur à l’Université Mohammed VI Polytechnique

L’organisation des grands événements tels que les Expositions universelles ou, de nos jours, les Jeux olympiques et les coupes du monde représente d’importants défis managériaux compte tenu de leurs caractéristiques exceptionnelles : taille, date fixe, caractère éphémère, complexité organisationnelle, budget XXL, public nombreux et varié, etc. L’innovation managériale qui émerge en ces occasions est parfois reprise ensuite dans la gestion ordinaire des organisations publiques et privées, voire dans les obligations juridiques.

À l’apogée du Second Empire, l’Exposition universelle de 1867 à Paris a été, à cet égard, particulièrement prolifique, qu’il s’agisse, entre autres, de gouvernance, de financement, de gestion de projet, de gestion d’un public large et varié ou d’installation et de désinstallation d’infrastructures provisoires et définitives[1].

Cette exposition présentait les produits et savoir-faire français à un large public français, mais aussi et surtout étranger en vue d’ouvrir notre industrie sur de nouveaux débouchés. Elle cherchait également à régénérer le bon goût français, ou encore à renforcer la formation professionnelle des ouvriers. Cette organisation éphémère célébrait de manière festive et spectaculaire le progrès scientifique, technique et artistique, mais visait également à mettre en lumière les nombreux bienfaits sociaux de l’industrialisation, tant pour les utilisateurs de ses productions nouvelles que pour les producteurs et la société en général.

C’était la volonté affichée de l’empereur Napoléon III, qui y voyait un moyen de conquérir le monde ouvrier. C’était surtout l’obsession de son commissaire général, Frédéric Le Play, polytechnicien, ingénieur général des mines, et l’un des pères des sciences sociales en France. Profitant de son aura, il obtint la création d’un nouvel ordre des récompenses destiné à mettre en valeur les « institutions et les mœurs qui assurent le bien-être à tous les producteurs et qui établissent entre eux l’harmonie »[2]. Parmi les douze critères retenus pour évaluer et départager les concurrents, quelques-uns d’entre eux méritent qu’on s’y attarde quelque peu, car ils démontrent une attention de certains patrons au bien-être des employés, y compris au-delà des murs de l’entreprise, une sorte de responsabilité sociale avant l’heure. La littérature française et l’histoire économique enseignée à l’école ont voulu retenir de cette révolution industrielle des conditions de travail abominables et une précarité absolue. On a oublié qu’un certain nombre d’intellectuels et de patrons, dans une proportion difficile à estimer, s’étaient engagés, à travers le développement de l’industrie, dans une véritable mission de développement social. L’Exposition de 1867 en a vu concourir plusieurs.

Les entreprises candidates étaient donc évaluées selon douze critères parmi lesquels sept nous semblent intéressants à énumérer pour changer notre regard sur le management du XIXe siècle, quand il était inspiré :

  • attribution de gratifications aux ouvriers (prime, participation aux bénéfices) ;
  • encouragement à l’épargne ;
  • absence de débats sur les salaires et de grèves ;
  • permanence de bons rapports entre patrons et ouvriers ;
  • augmentation du nombre de propriétaires chez les ouvriers ;
  • existence d’une forme de proto-sécurité sociale (caisses de secours mutuels, caisses de retraites, pensions de réversion aux veuves et aux orphelins…) ;
  • organisation d’établissements scolaires pour les enfants des salariés.

C’est l’entreprise Mame, imprimerie et librairie à Tours, qui reçoit la médaille d’or. Les membres du jury décrivent une entreprise dont le management semble déjà exemplaire en bien des points[3].

L’entreprise compte 2 000 employés, 1 000 en interne dans les murs des différents ateliers de l’usine et 1 000 à domicile dans les campagnes environnantes. L’entreprise imprime 6 millions de livres par an, ce qui quelques années plus tôt représentait la production mondiale tout entière. L’entreprise possède 20 presses mécanisées.

« Bientôt M. A. Mame, animé d’un esprit organisateur et commercial dans le sens le plus élevé du mot, voulut joindre à sa librairie et à son imprimerie un atelier de reliure où pussent s’appliquer en grand et dans toute leur utilité les principes de la division et de la spécialité du travail. […] Ce nouveau personnel s’est recruté dans Tours même et aux environs et a été formé avec une rapidité surprenante. »

« Rien n’est comparable à la bonne organisation de ces magnifiques ateliers qui exécutent à la fois les plus riches travaux de l’art et des reliures d’un bon marché incompréhensible. »

« Aux fonctions, aux devoirs de l’éditeur, du libraire, de l’imprimeur, du relieur, du stéréotypeur, son chef a joint la direction des travaux du dessinateur, du graveur, de l’imprimeur en taille douce, de l’imprimeur lithographe (il n’a pas été encore fait de lithographie en couleur dans ses ateliers) et la surveillance de la fonderie, de la gravure des caractères, de la fabrique d’encre, de la papeterie, de la peausserie. De cette manière s’est formée l’usine typographique la plus vaste, la plus complète et la mieux ordonnée qui sans doute ait existé jamais. »

« […] vivement impressionné de la sollicitude toute particulière dont la santé et le bien-être de l’ouvrier dans l’atelier y sont l’objet. En parcourant ces vastes ateliers, bien aérés, d’une propreté si grande qu’ils sont presque élégants, entourés de jardins au dehors […]. »

« Tout a été ménagé avec un soin minutieux dans les salles, dans les escaliers, dans les cours pour éviter à la fois tous les inconvénients, assurer la salubrité et la propreté, et rendre la surveillance efficace. »

« Une si complète harmonie s’explique […] : le chômage est chose inconnue dans la maison Mame. Dans les époques les plus difficiles, le travail n’a point été suspendu ni ralenti par elle.»

« […] les établissements [Mame] où règnent à un degré éminent l’harmonie sociale et le bien-être des populations […] font vivre près de deux mille personnes ; qu’autour d’eux l’aisance se répand et s’accroît. »« […] cette maison n’a pour ainsi dire réalisé aucun progrès, au point de vue de l’extension de ses affaires, sans apporter aussitôt quelques améliorations à la condition des ouvriers qu’elle occupe, en sorte que l’histoire de ses développements est liée de la façon la plus étroite avec les faits qui témoignent de sa bienfaisante influence. »

« […] les institutions créées par MM. Mame directement, ou encouragées par eux, institutions qui ont pour objet de supprimer, non seulement pour l’ouvrier lui-même, mais pour toute sa famille, les frais de maladie, ou qui lui assurent une pension pour ses vieux jours, pensions atteignant jusqu’à 600 francs, en certains cas ; si l’on tient compte des subventions et secours de toute sorte qui lui sont donnés pour pourvoir à des besoins accidentels, on trouvera toute naturelle l’explication des rapports qui unissent à MM. Mame la population de leur usine. »

Cette remise de prix nous fait voir une attention peu soupçonnée jusqu’ici des autorités de l’époque pour l’excellence managériale (on parlait alors d’administration des affaires) tant sur le plan économique que social et sociétal.

Seule l’aventure de Godin, qui, pour la création du Familistère de Guise, s’est inspiré du projet utopique de Fourier, est passée à la postérité et continue d’être enseignée en cours d’économie. À la lecture des réalisations de l’entreprise Mame, on peut s’en étonner et le regretter. Il est par ailleurs sans doute dommage que les sciences de gestion et du management aient pris l’habitude de faire commencer l’histoire du management avec Fayol et Taylor vers 1910. Certains de leurs prédécesseurs avaient non seulement mis en pratique certains de leurs préceptes, et savaient en parler et en faire voir tout l’intérêt économique, mais ils situaient leur œuvre organisationnelle dans une vision globale visant aussi le développement d’une harmonie sociale qui peine toujours à s’affirmer un siècle et demi plus tard.


[1] Céline Michaïlesco, « Les coulisses de l’Exposition universelle de 1867 – Le discours sur l’ordre organisationnel », Gérer et Comprendre n° 103, mars 2011, pp. 49-59.

[2] Archives nationales citées par Édouard Vasseur dans l’article « Mame et Le Play. Autour de l’Exposition universelle de 1867 », Les Études sociales n° 149-150, 2009, pp. 205-221.

[3] Les éléments ci-après sont extraits des comptes rendus et de notes disponibles à la Bibliothèque nationale de France et cités par Édouard Vasseur, op. cit.

2 réponses à « Excellence managériale : une entreprise modèle en 1867 »

  1. Avatar de Chris van Ameyde

    Merci. C’est vraiment impressionnant de lire ça. Mais comment se fait-il qu’on ne l’enseigne pas ? Lire tout ce qu’on lit dans le petit manager illustré et apprendre que cela a déjà été inventé il y a plus d’un siècle ?!!

    Ne faudrait-il pas créer une exposition, voire un musée ? et surtout imposer une visite à tous les étudiants en management et peut-être plus encore aux élèves énarques !

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  2. Avatar de Christophe Deshayes
    Christophe Deshayes

    C’est une très bonne idée, d’ailleurs les professeurs de management de Paris Dauphine l’on eut, c’est le Musée du management et je vous en conseille la visite. Ce Musée n’est pas ouvert tout le temps (il faut prendre RDV) mais cela vaut le coup

    https://dauphine.psl.eu/dauphine/musee-du-management

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