Par Christophe Deshayes,
chercheur en sciences de gestion et du management, professeur à l’Université Mohammed VI Polytechnique
Décidément, la période est étonnante et déjoue tous les pronostics. Qui aurait pu imaginer remplir une salle de théâtre à l’italienne comme celle du théâtre de la Renaissance, à Paris, en proposant un spectacle sur le thème de la désindustrialisation française ? La pièce Made in France fait pourtant bel et bien salle comble, et elle vient d’être prolongée par ses producteurs jusqu’à fin mars 2026.
Une mise en scène et des astuces scéniques particulièrement inspirées
La réussite de ce tour de force tient à la cohérence de ce spectacle. La troupe de comédiens est particulièrement en place alors que la plupart des sept acteurs et actrices jouent plusieurs rôles sans sortir de la scène, dans une fluidité et une justesse qui force l’admiration. Les éléments de décor sont sans cesse modifiés pour s’adapter à l’histoire, de sorte que les unités de temps, d’espace et d’action – qui peuvent rendre le théâtre classique un peu long et ennuyeux pour des spectateurs de plus en plus impatients – sont parfaitement respectées malgré des tableaux qui s’enchaînent à grande vitesse. Le tout est virevoltant sans jamais être brouillon. Les dialogues sont incisifs et déclenchent régulièrement des sourires. Bref, il est impossible de s’ennuyer ! Les astuces scéniques sont permanentes, élégantes et la plupart du temps convaincantes. Le tout est relevé par une musique percutante, qui est assurée par une batterie installée sur roulettes, derrière laquelle une musicienne comédienne prend place aux moments choisis. Cette batterie est déplacée au gré des tableaux. Lors des scènes en usine, par exemple, le spectateur ressent physiquement, dans sa chair, la présence des machines, leur bruit, leur rythme…
Le grand spectacle du renoncement
La pièce pourrait être perçue comme une critique du management. La novlangue managériale est en effet largement utilisée et moquée, aussi bien pour faire sourire que pour camper l’ambiance pesante du renoncement entrepreneurial qui s’insinue progressivement dans tous les esprits. L’usine va fermer alors qu’elle fonctionne bien et que les salariés ont accepté à plusieurs reprises de faire des efforts pour la sauver. Tout compte fait, la lointaine direction du Groupe a décidé de délocaliser. Même la syndicaliste n’y croit plus et ne pense qu’à négocier le plus gros chèque possible pour les salariés.
La résignation est générale. Elle a gagné tous les esprits, y compris ceux des politiques appelés à la rescousse, mais aussi celui du directeur d’usine, dépassé par des décisions auxquelles il ne souscrit pas et qui tombent du siège social. La situation est sans espoir.
Or, l’arrivée d’un prisonnier en probation, qui doit absolument travailler dans l’usine pour ne pas retourner en prison et ainsi pouvoir revoir sa famille, va permettre de retrouver un début de combativité et de mettre définitivement sur les rails la dynamique de cette farce moderne d’une société française sinistrée.
Car c’est bien un miroir que la troupe tend au spectateur, comme dans la tradition des farces. La pièce ne se résume pas à la dénonciation du cynisme managérial des dirigeants lointains du Groupe, ce serait trop facile – et d’ailleurs, ce sont les seuls que l’on ne voit pas de toute la pièce. Elle dénonce aussi bien le cynisme des politiques, protecteurs autodéclarés de l’emploi local, que celui du repreneur potentiel, sans oublier celui de la syndicaliste et d’une bonne partie du personnel. Cet enchevêtrement de cynismes individuels signe l’accélération du délitement de l’entreprise. Chacun cherche à reprendre sa destinée personnelle en mode survie. C’est bien là l’inexorable fin d’une organisation qui ne produit plus d’espoir pour personne. Les petits renoncements des uns et des autres ont planté le dernier clou sur le cercueil. La fragilité des entreprises est soulignée ici, en creux. Un collectif sans espoir n’a aucune raison de faire plus longtemps vivre une entreprise.
Le miracle de l’entrepreneuriat est bien celui-là : arriver à agréger dans la durée, des individus aux aspirations, aux compétences totalement différentes, et parfois même antagonistes. Quand l’espoir disparaît, le collectif se dissout. Les entreprises sont trop fragiles pour ne pas être protégées, pas seulement pour les emplois qu’elles représentent, mais également pour les liens sociaux qu’elles tissent sur un territoire donné et sur l’espoir qu’elles entretiennent.
Une pièce à voir malgré l’apparente austérité du sujet.
Made in France est une pièce de la compagnie La Poursuite du Bleu, écrite et mise en scène par Samuel Valensi et Paul-Éloi Forget.


Laisser un commentaire