L’émergence de la profession de manager : redécouvrir Fayol

⏱️

8–13 minutes

Né à Istanbul, alors Constantinople, Henri Fayol rentre à l’École des mines de Saint-Étienne à 17 ans. Il en sortira ingénieur à 19 ans pour être recruté par la Compagnie minière de Commentry-Fourchambault et Decazeville, qu’il ne quittera plus. Il en sera le directeur général à succès pendant quarante-sept ans, de 1888 à 1918, année où il quittera ses fonctions à l’âge de 77 ans.

Dès son arrivée à la mine, en 1860, le jeune ingénieur se trouve confronté à des évènements tragiques : les incendies qui surgissent régulièrement dans les galeries minières. Face aux solutions extrêmes utilisées alors (on mure les galeries en feu ou on noie la mine), Fayol met en place des solutions qui épargnent la vie des mineurs, ce dont ces derniers se montreront reconnaissants. Il devient ainsi l’un des pionniers de la gestion de la santé et de la sécurité au travail.

Par la suite, il succède au gendre d’une des familles propriétaires, lequel a réussi à ruiner l’entreprise en quatre ans (1884-1888). La mission de Fayol : tout liquider. Il s’oppose à cette décision, réussit à sauver l’entreprise et à en faire une entreprise prospère. Cette expérience va le conduire à plaider pour des dirigeants professionnels, sélectionnés sur leurs capacités, et non sur leur origine familiale, et à exposer ses idées sur la manière dont le rôle de dirigeant devrait être rempli.

Il diffuse ses idées en matière d’administration dès 1900. Son objectif est de faire partager ses observations, ses expériences, ses études au plus grand nombre et d’établir une doctrine administrative, laquelle n’est pas sans filiation avec la pensée saint-simonienne. Le fait que ce premier appel n’ait pas été entendu et la publication, en 1907, des textes de Taylor le poussent à regrouper ses idées et à rédiger Administration industrielle et générale. Cet ouvrage paraît la première fois en 1916 dans le Bulletin de la Société de l’industrie minérale, puis chez Dunod en 1918. Originellement, il devait compter quatre parties ; seules les deux premières, qui constituent le corps de l’ouvrage, seront toutefois publiées.

Sa première traduction en anglais, par John A. Coubrough, apparaît en 1925 sous le titre Industrial and general administration et ne sera diffusée qu’au Royaume-Uni. C’est la traduction de Constance Storrs, en 1949, publiée à New York sous le titre General and Industrial Management et préfacée par Lyndall Urwick, qui va assurer, notamment aux États-Unis, sa notoriété internationale.

Dans son livre, Fayol présente les six fonctions de l’entreprise. Alors que les cinq premières (la technique, le commercial, la finance, la comptabilité et la sécurité) sont confiées à des spécialistes, la sixième, l’administration, est la raison d’être du dirigeant. Elle s’organise autour de cinq compétences (prévoir, organiser, coordonner, commander et contrôler) et quatorze principes de gestion (la division du travail, l’autorité et la responsabilité, la discipline et le respect des conventions, l’unité de commandement, l’unité de direction, la subordination des intérêts particuliers à l’intérêt général, la rémunération avec une participation aux résultats, la centralisation, la hiérarchie, l’ordre matériel et social, l’équité, la stabilité du personnel, l’initiative et l’union du personnel).

Si certains éléments qui forment la seconde partie de l’ouvrage sont aujourd’hui bien connus, en revanche, la première partie, qui porte sur la formation du dirigeant, l’est beaucoup moins. On y retrouve une défense de la culture générale :

« La sélection des candidats se faisant surtout par les mathématiques, il n’y est guère question de littérature, d’histoire ou de philosophie. Or, les chefs d’industrie et les ingénieurs, sauf quelques rares exceptions, ont besoin de savoir parler et écrire ; ils n’ont pas besoin de mathématiques supérieures. On ne sait pas assez que la règle de trois, simple, a toujours suffi aux hommes d’affaires comme aux chefs d’armée. On a fait un bien mauvais calcul en sacrifiant pendant quatre ou cinq ans la culture générale nécessaire à un excès de mathématiques. »[1]

Outre cette insistance sur la culture générale, étrangement oubliée dans la traduction anglaise, Fayol, dans le choix d’un chef d’entreprise, accorde aussi une grande importance au métier et à l’expérience de l’industrie. Il insiste également beaucoup sur ce qu’on appelle aujourd’hui la responsabilité sociétale des entreprises (RSE), et dont on attribue la fondation à l’Américain Howard Bowen. Dès le début du XXe siècle, Fayol, en se battant contre l’actionnaire et en défendant son entreprise en tant que “corps social”, s’en montre pourtant un des pionniers. Si sa contribution à la RSE n’a pas toujours été reconnue à sa juste valeur, c’est parce que, lui-même, ne lui a pas toujours consacré toute l’attention qu’il fallait, comme il l’écrit, un peu avant sa mort :

« Je me suis, jusqu’à ces derniers temps, occupé exclusivement de l’organisation du travail, c’est-à-dire de la pyramide inférieure. C’est une tâche essentielle et qui peut être considérée comme se suffisant à elle-même. J’ai laissé provisoirement de côté l’organisation de la pyramide supérieure dont le rôle essentiel est de choisir puis de contrôler le Chef. […] Cette étude devra être guidée par le grand principe de la subordination des intérêts particuliers à l’intérêt général. »[2]

Fayol évoque aussi l’équité en matière de rémunération : « Ce que l’on recherche généralement dans le mode de rétribution c’est : 1) qu’il assure une rémunération équitable ; 2) qu’il encourage le zèle en récompense de l’effort utile ; 3) qu’il ne puisse conduire à des excès de rémunération dépassant la limite raisonnable. »[3] Ce n’est pas sans résonance avec ce que l’on observe de nos jours.

Fayol fait également confiance à l’expérience ouvrière de terrain. Du dirigeant et/ou du responsable, il attend avant tout de la bienveillance et une ouverture :

« Il peut développer l’initiative de ses subordonnés en leur donnant la plus grande part d’action que leur situation et leur capacité comportent, même au prix de quelques fautes dont il est possible, d’ailleurs, de limiter l’importance par une surveillance attentive. En les guidant discrètement sans se substituer à eux, en les encourageant par une louange faite à propos, en faisant parfois quelques sacrifices d’amour propre à leur profit, il peut assez rapidement transformer des hommes bien doués en agents d’élite. En veillant à ce que la même chose soit faite à tous les niveaux hiérarchiques, il peut améliorer assez rapidement l’ensemble du personnel et rendre un très grand service à l’entreprise. Au contraire, un accueil distrait et dédaigneux, le rejet ou l’ajournement indéfini de toute proposition, ne tardent pas à tarir les sources d’initiative et du dévouement. »[4]

Ayant eu à faire face à des conflits et à des grèves, et ayant dû licencier et réembaucher, il juge donc nécessaire d’organiser un partage de la science administrative avec les ouvriers et les syndicats, lesquels doivent être, eux aussi, bien organisés :

« Je crois que, dans l’intérêt des patrons, comme dans celui des ouvriers, un syndicat groupant la majorité et légalement constitué est de beaucoup préférable. Je suis convaincu que l’expansion d’une bonne doctrine administrative contribuera à empêcher que cet instrument de paix et de bien être reste une cause de guerre et de destruction. »[5]

Autrement dit, si chez les tayloriens, on retrouve en effet un management descendant et un contrôle par des indicateurs et les données disponibles, chez les fayoliens, on prône un management collaboratif et en réseaux. Dans le cas de l’innovation, on retrouve d’un côté, une technologie optimisée et le “one best way” taylorien que l’on doit imposer à la société, et de l’autre, ce qu’on appelle aujourd’hui l’innovation ouverte, l’innovation par les usages et les processus d’amélioration continue.

Henri Fayol, en développant une doctrine managériale largement inspirée de sa propre pratique en contexte minier, illustre par là même l’émergence d’une figure nouvelle : le directeur général salarié, dont l’objectif est de construire sa légitimité en inventant une compétence, celle de diriger une entreprise, désormais affranchie de ses propriétaires[6]. Comme il l’écrit lui-même dès 1899 : « L’administration est de la philosophie appliquée… C’est une science de l’âme sociale considérée dans sa capacité d’agir. »[7]

Sa doctrine se veut valable pour d’autres types d’organisation, notamment les administrations publiques. Comme il l’écrit : « Pendant que j’observais de près l’industrie minière et métallurgique, mon attention se portait aussi sur des entreprises de toutes sortes, ainsi que sur la famille et l’État. Peu à peu, je reconnaissais que certains principes administratifs sont applicables à toutes les entreprises, quels que soient leur nature, leur but et leurs proportions. » Il n’est pas étonnant que Fayol soit devenu alors un des conférenciers recherchés par le secteur public, en proposant une industrialisation de l’État, et que sa doctrine administrative soit devenue un pilier des sciences administratives alors en émergence, tant pour le secteur privé que pour les secteurs public et associatif. Par exemple, le maréchal Lyautey n’hésitera pas à diffuser son ouvrage auprès de ses officiers.

En effet, comme le rappelle Armand Hatchuel :

« Fayol s’opposait au dogme qui assigne à l’entreprise privée un objectif exclusif de profit et qui demande à l’acteur public de s’en tenir à rendre un service au citoyen […] En intitulant “management” le traité de Fayol, on accréditait l’idée que son projet était une science de la performance des entreprises, science assujettie, par les dogmes libéraux, à des critères d’efficacité (profit) dont la définition était hors du champ de cette science. C’était un clair déni du pari théorique le plus audacieux et le plus actuel de Fayol : reconnaître que le choix des objectifs (purpose) de l’action collective, qu’il s’agisse des entreprises ou de l’État, n’est pas exogène à la science administrative, mais en découle. Car celle-ci est à la fois une science des moyens et une science des fins ! »[8] C’est pourquoi la conception fayolienne d’un futur inconnu accorde une place centrale à la recherche scientifique dans la mission du dirigeant, ce qu’il démontra d’ailleurs dans sa propre expérience professionnelle. C’est une autre idée qui résonne fortement aujourd’hui[9].

Lyndall Urwick, l’un des promoteurs de la pensée fayolienne dans l’univers anglo-saxon, en dénonçant le changement de titre dans la seconde édition anglaise de l’ouvrage de Fayol – le terme de management étant substitué à celui d’administration –, ne faisait pas qu’insister sur ce détournement de sens ; il rappelait ce que la science administrative devait à la réflexion fayolienne (1947)[10]. Si sa dénonciation des capitalistes familiaux, de la haute administration et des responsables politiques peut expliquer l’éclipse qu’a connue sa pensée pendant de longues années, on comprend mieux pourquoi aujourd’hui, à l’heure des interrogations contemporaines, on découvre ou redécouvre l’intérêt et l’actualité de la pensée de Fayol,encore trop méconnue, et pourtant combien pionnière dans de nombreux domaines.

Cette réflexion s’appuie sur l’ouvrage de Jean-François Chanlat, Contre l’amnésie – Les sciences administratives de langue française de Saint-Simon à nos jours, éditions EMS, 2025.


[1] Henri Fayol, Administration industrielle et générale, Dunod, 1916, p. 117. Cette citation apparaît dans l’article de Christian Brodhag, « Henri Fayol, 100 ans et pas une ride – L’apport de l’œuvre de Fayol dans le monde moderne », publié le 1er juin 2016 sur son son blog, brodhag.org.

[2] Extrait de Louis-Marie du Crouzet, « Un entretien avec M. Fayol : la gestion des entreprises et l’outillage administratif », La Chronique Sociale de France, janvier 1925, pp. 15 et 16. Cité par Christian Brodhag, op. cit.

[3] Henri Fayol, op. cit., p. 35. Cité par Christian Brodhag, op. cit.

[4] Henri Fayol, op. cit., p. 35. Cité par Christian Brodhag, op. cit.

[5] Henri Fayol, op. cit., p. 35. Cité par Christian Brodhag, op. cit.

[6] Jean-Michel Saussois, « Henri Fayol ou l’invention du directeur général salarié », dans Jean-Philippe Bouilloud et Bernard Lécuyer (dir.), L’invention de la gestion, Paris, L’Harmattan, p. 45-51.

[7] Odile Henry, « De la sociologie comme technologie sociale – La contribution de Jean Coutrot, 1895-1941 », Actes de la recherche en sciences sociales, vol. 3, n° 153, 2024, p. 49.

[8] Armand Hatchuel, « Exit to the past and voice for the future – Sciences de gestion, sciences fondamentales de l’action collective », Revue française de gestion, n° 285, 2019, p. 46.

[9] Armand Hatchuel et Blanche Segrestin, « Henri Fayol, théoricien de l’entreprise innovante », Le Libellio d’ AEGIS, vol. 12, n° 4, Dossier Actualité d’Henri Fayol (1916-2016), 2016, pp. 51-61.

[10] Lyndall Urwick, préface de General and Industrial Management, de Henri Fayol, traduction de Constance Storrs, Sir Isaac Pitman and Sons, London, 1949.

Laisser un commentaire

En savoir plus sur Élucidations managériales

Abonnez-vous pour poursuivre la lecture et avoir accès à l’ensemble des archives.

Poursuivre la lecture