Par Philippe Silberzahn,
chercheur en sciences de gestion et du management, professeur à emlyon business school
Certains peuvent être fiers d’avoir inventé des produits révolutionnaires, mais combien peuvent se vanter d’avoir inventé une profession et changé la société ? C’est le cas de Florence Nightingale. Elle a inventé la profession d’infirmière. Avant elle, il y avait bien sûr un accompagnement des malades, mais, selon le mot charitable d’un commentateur, il était plus question d’œuvrer pour le salut de l’âme du patient que de mobiliser les connaissances de la médecine pour le sauver. Nightingale va tout revoir de fond en comble et changer l’hôpital pour toujours. Elle offre en cela une véritable leçon de management.
Issue d’une famille britannique aisée, Florence Nightingale a reçu une éducation classique rigoureuse. Cependant, dès son jeune âge, elle ressent une vocation pour les soins aux malades et aux indigents, ce qui était à l’époque une activité mal considérée, souvent exercée par des femmes peu éduquées et pauvres, généralement membres d’un ordre religieux. Sa famille s’oppose fermement à cette vocation, insistant pour qu’elle fasse ce qui était attendu d’une femme de son milieu à cette époque : “bien” se marier, avoir des enfants et une vie sociale bien remplie.
Malgré les pressions, elle se forme seule et voyage en Europe pour visiter des hôpitaux et observer les pratiques, notamment en Allemagne, pionnière à l’époque sur le sujet, où elle passera trois mois.
Les premières réformes à Londres
En 1853, elle devient surintendante de l’établissement pour femmes malades de Harley Street à Londres. C’est un tout petit établissement très modeste, mais, pour elle, c’est le pied à l’étrier. L’établissement est mal géré. C’est un mouroir. Elle met en place des réformes et des pratiques d’hygiène novatrices qui améliorent considérablement les conditions des patientes. Elle instaure un suivi statistique de l’état des patients pour comparer l’efficacité des pratiques et revoit la gestion de l’établissement.
C’est la première fois qu’un établissement est géré de façon professionnelle moderne, aussi bien sur le plan médical que sur les plans administratif et financier. Cette expérience lui permet de se faire un nom et de prouver ses compétences en gestion et en organisation des soins.
L’épreuve de la Crimée
L’événement qui marquera sa carrière est la guerre de Crimée, dans laquelle le Royaume-Uni est engagé aux côtés de l’Empire ottoman et de la France contre l’Empire russe de 1853 à 1856. En 1854, éclate un scandale public : les journaux révèlent les conditions épouvantables dans les hôpitaux militaires britanniques de Scutari, où les soldats meurent davantage de maladies infectieuses (choléra, typhus) que de leurs blessures de combat.
Face à la pression de l’opinion publique et à la gravité de la situation, et sur la suggestion de sa femme qui la connaît, Sidney Herbert, le Secrétaire d’État à la Guerre, contacte Nightingale. Il lui demande de diriger un groupe d’infirmières volontaires pour se rendre en Crimée et réformer les soins. Elle accepte la mission, la considérant comme l’occasion parfaite de mettre en pratique ses idées sur l’hygiène et l’organisation hospitalière à grande échelle.
À son arrivée, elle découvre des conditions sanitaires déplorables et un taux de mortalité très élevé chez les soldats, principalement dû à des maladies infectieuses. Elle met alors en place des mesures d’hygiène et des réformes sanitaires rigoureuses (propreté, ventilation, nutrition), qui permettent de réduire de manière spectaculaire le taux de mortalité. C’est à cette époque qu’elle gagne le surnom de la Dame à la lampe, en raison de ses tournées nocturnes pour s’assurer du bien-être des patients.
La professionnalisation des soins infirmiers
De retour en Angleterre à la fin de la guerre (elle a exigé de ne rentrer qu’une fois le dernier malade rapatrié), Florence Nightingale poursuit son travail. Elle promeut de façon active la professionnalisation des soins infirmiers. En 1860, elle fonde la Nightingale Training School for Nurses à l’hôpital St. Thomas de Londres. Cette école, la première du genre, établit les bases de la formation infirmière moderne, mettant en avant la discipline, la propreté et la connaissance médicale.
Au-delà des soins infirmiers, Florence Nightingale a été l’une des pionnières de la statistique médicale. Elle est l’une des premières à utiliser des graphiques pour présenter de façon compréhensible des données de santé, notamment ses célèbres diagrammes en rose qui montrent les causes de mortalité à Scutari. Ses travaux en statistiques ont permis de prouver scientifiquement l’efficacité de ses réformes sanitaires et ont influencé les politiques de santé publique. Elle a continué à écrire et à conseiller les gouvernements sur les questions de santé jusqu’à la fin de sa vie, jouant un rôle de premier plan dans l’amélioration des conditions sanitaires dans les hôpitaux civils et militaires, et contribuant à diverses réformes sociales.
Les principes fondamentaux de son approche
Deux principes ressortent de son approche. Premièrement, elle choisit les candidates infirmières dans la bonne société anglaise. Elle a en effet compris qu’elles devaient non seulement savoir lire et écrire, car le métier devient vite technique, mais surtout que leur origine sociale élevée leur permettrait de s’affirmer face aux médecins sceptiques, voire hostiles. C’est l’erreur que commettra la France républicaine, trente ans plus tard, en ouvrant le recrutement aux femmes des campagnes qui, pour la plupart, étaient illettrées. Le métier en souffrira puisqu’il sera longtemps considéré comme subalterne, alors que pour Florence Nightingale, l’infirmière devait être l’alter ego du médecin. Cette compréhension fine des rouages du système que l’on veut faire évoluer, allié à un pragmatisme sans faille, est la marque des grands innovateurs.
Deuxièmement, elle a compris l’importance de la discipline, que celle-ci s’applique à l’apprentissage, à l’hygiène, au maintien de soi ou au fonctionnement de l’institution. En ce sens, elle crée bien plus qu’un métier, elle crée une profession, c’est-à-dire un métier avec un ensemble de règles et de codes éthiques, reposant sur un savoir établi scientifiquement.
Conclusion : les leçons de Florence Nightingale
L’œuvre de Florence Nightingale offre des enseignements durables sur deux plans distincts, mais complémentaires.
Sur le plan du management : Florence Nightingale a anticipé les principes fondamentaux du management moderne. Elle a démontré l’importance de la mesure et de l’évaluation des performances par l’usage pionnier des statistiques comparatives. Sa méthode de recrutement sélectif, privilégiant les compétences et le niveau d’éducation, préfigure les pratiques de gestion des ressources humaines. Elle a établi l’importance de la formation continue et de la discipline organisationnelle comme facteurs de performance institutionnelle. Elle a montré également que l’innovation ne réside pas seulement dans les techniques ou la science, mais aussi dans l’organisation elle-même et la création de processus reproductibles. Enfin, elle a montré que l’amélioration des performances n’est pas que l’affaire de quelques spécialistes (les médecins), mais celle de l’ensemble des membres de l’organisation.
Sur le plan sociétal : son action illustre comment une transformation professionnelle peut modifier l’équilibre social. En choisissant des candidates issues de milieux éduqués, elle a créé un nouveau type de légitimité féminine dans l’espace public, fondé sur la compétence professionnelle plutôt que sur la charité traditionnelle. Elle a ainsi contribué à développer le rôle des femmes dans la société, en leur ouvrant une voie professionnelle respectée. Son approche démontre également que les changements sociaux durables passent par une compréhension fine du système dans lequel on agit, et par la création d’institutions solides, dotées de règles précises et d’une formation rigoureuse. L’exemple français, qui a négligé ces principes, confirme a contrario la justesse de sa méthode.
Article initialement publié surle blog de Philippe Silberzahn – philippesilberzahn.com.

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