Par Jean-Michel Saussois,
professeur émérite à ESCP Business School.
Un objet historique non identifié
Dans un essai ayant pour titre Libres d’obéir[1], un historien reconnu pour ses nombreux travaux sur le nazisme, Johann Chapoutot, laisse entendre que le nazisme aura été un « moment managérial, mais aussi une matrice de la théorie et de la pratique du management pour l’après-guerre ».
Yves Cohen, universitaire reconnu pour ses travaux sur l’histoire du management[2], s’interroge sur ce qui a bien pu arriver à ce jeune collègue : « On ne comprend pas comment un historien expérimenté qui se lance dans l’écriture d’un chapitre sensible de l’histoire du management ne paraisse pas le moins du monde s’être familiarisé avec ce que dit cette discipline. Celle-ci est adulte. Elle a appris à ne pas trop craindre les sujets difficiles comme celui des rapports du management avec le nazisme. Elle est toujours basée sur des enquêtes très construites et jusqu’ici n’avait pas identifié une “conception nazie du management” qui se serait poursuivie dans l’après-guerre. Aucune doxa n’en exclut la possibilité cependant, mais le présent ouvrage ne parvient ni à convaincre ni même à inquiéter sur cette thématique ».[3]
Un improbable succès qui interpelle
Dans une interpellation très argumentée et publiée récemment par Élucidations managériales, Aurélien Rouquet vient de porter l’estocade finale[4]. Reste cependant le fait que, cinq ans après sa publication, le succès éditorial du livre ne faiblit pas pour autant, ce qui interroge. Le livre a été en effet vendu à plusieurs milliers d’exemplaires (30 000 ? 40 000 ?), tirage inhabituel pour un essai en sciences humaines qui peut espérer au mieux 3 000 exemplaires sur dix ans. Si le livre avait été titré Étude de cas : le management en Allemagne, du nazisme aux années 1960,seule une poignée de collègues spécialistes de l’Allemagne contemporaine aurait remarqué sa parution.
Réédité au format de poche, le livre a également été adapté en bande dessinée. Comment comprendre l’ampleur de cette réception ? Pourquoi cet essai a-t-il pris dans les médias (journaux, radios, télévisions) comme le feu dans une pinède ?
Pourtant, l’auteur explique modestement que ce livre n’est pas un « réquisitoire contre le management » (p. 18), « le management a une histoire qui commence bien avant le nazisme » (p. 16), « il ne s’agit pas de dire que le management a des origines nazies […] ni qu’il est une activité criminelle ». Mais, mais… pour Johann Chapoutot il y a, en effet, « des effets de contemporanéité, des moments où, au détour d’un mot, d’une phrase que l’on lit, le passé apparaît présent » (p. 13). Autrement dit, à la simple lecture de rapports écrits par les nazis où des mots comme performance ou simplification administrative ou agence apparaissent, la résonnance avec le monde d’aujourd’hui suffit, nul besoin de se lancer dans un exercice qui consisterait à reconstruire une généalogie détaillée entre les pratiques de gestion d’hier et celles d’aujourd’hui. L’écho médiatique vient de l’accolade entre nazisme et management, une accolade comme mèche qu’il suffit d’imbiber au fil des interviews avec les journalistes.
L’histoire d’un bon client des médias
Sur plusieurs années, les entretiens accordés aux journaux, aux radios (France Culture, France Inter) et aux télévisions (Marianne TV, Arrêts sur image) se succèdent à un rythme élevé. Johann Chapoutot maîtrise brillamment deux passages : celui de la graphosphère à la vidéosphère ; celui du cycle académique, où la notoriété s’acquiert entre pairs, au cycle médiatique, où il s’agit de cultiver son capital de notoriété pour exercer ensuite son influence de sachant sur une opinion publique prête à entendre ce qu’elle a envie d’entendre.
L’historien, oscillant entre l’universitaire-journaliste et le journaliste-universitaire, frappe fort non seulement par oral[5] : « Parfois lorsqu’on lit les sources nazies, on ne sait plus très bien si l’on est dans l’Allemagne des années 1940 ou dans un amphi d’une école de commerce », mais aussi par écrit[6] : « On assoupit la raison, on écoute pieusement le catéchisme des imbéciles, et l’on prend congé du réel pour épouser cette scolastique absurde des temps modernes. Bienvenue dans la caverne, welcome proactif dans le monde du mensonge, où “optimisation de l’offre publique de soins” signifie suppression de 400 lits, au moment même où le manager en chef, jeune cadre dynamique amateur de jet-ski à Brégançon, mime la contrition sur un autre écran et admet, la larme à l’œil, que tout ne peut pas être soumis à la loi du marché et à la brutalité de ses valets, des gestionnaires qui, armés de leur excellent Excel, veillent sur les budgets de la santé et des fonds de pension. »
Amalgames et raccourcis : le carburant des passions contemporaines
La mèche ainsi imbibée va enflammer les réseaux sociaux. Quelques florilèges d’X : « Le management si cher à nos amis ultra capitalistes néolibéraux a été inventé et développé par les nazis. Et c’est pas moi qui le dis mais Johann Chapoutot historien. »; « La novlangue d’une start-up nation dirigée par un banquier et des DRH est issue de l’idéologie nazie comme expliqué dans Libres d’obéir par l’historien Johann Chapoutot. » ; « Il y a une indéniable parenté entre néolibéralisme et nazisme (ou stalinisme). Pour l’heure subsiste une différence de degrés mais la nature est la même. En + raffiné. »
Toutefois, la référence au nazisme peut provoquer des effets inattendus et l’arroseur peut être arrosé. Pendant la période du Covid-19, interrogé sur la stigmatisation des non-vaccinés comparée à celle des juifs portant l’étoile jaune, Johann Chapoutot s’indigne : « À l’heure du clash et du buzz, la référence au nazisme permet de faire du bruit. »[7]
Lorsque la dictature sanitaire devient “nazitaire”, l’historien lui-même se retrouve pris à rebours :
« Mes propres travaux se trouvent repris et instrumentalisés par ceux qui appellent aujourd’hui à une insurrection contre une dictature sanitaire supposée. Plus que l’indignation, légitime, mais généralement contre-productive, il faut opposer aux confusions le raisonnement. Poser les termes de la comparaison devrait suffire à la rejeter. D’un côté, un gouvernement, que l’on peut encore une fois critiquer, met au point un passeport sanitaire au nom de la santé de tous, pour protéger et sauver. De l’autre, un régime nazi, engagé dans une logique particulariste au profit des seuls Allemands de race pure et dont la politique vise à tuer et aliéner tous les autres ».[8]
L’historien semble aujourd’hui en effet vouloir retourner à son métier de base après s’être brulé les ailes au feu des réseaux sociaux qu’il a lui-même contribué à allumer. « Finalement, cet usage nauséabond du passé réaffirme la nécessité de redéfinir les concepts, de resituer les politiques menées dans leur contexte, leur finalité et leurs effets. En somme, le traitement adéquat face à la bêtise est de faire de l’histoire. »[9]
Sage conseil, donc, que l’historien se donne à lui-même, surpris de la violence de l’effet boomerang de la référence au nazisme et contraint de reprendre la posture du savant. « Faire de l’histoire » déclare l’historien ; il faudrait aussi que l’historien s’interroge sur sa propre pratique, une démarche que le sociologue affectionne jusqu’à en abuser. Ayant travaillé longuement sur le nazisme, l’historien étudie un objet a priori refroidi et à bonne distance (soixante-quinze ans), mais, en le faisant resurgir aujourd’hui sous forme d’un rapprochement approximatif comme celui de nazisme et management, le risque d’échauffement des passions existe d’autant plus que le succès médiatique nourrit le succès médiatique.
[1] Johann Chapoutot, Libres d’obéir – Le management, du nazisme à aujourd’hui, nrf essais, Gallimard, 2020.
[2] Yves Cohen, Le siècle des chefs – Une histoire transnationale du commandement et de l’autorité, Éditions Amsterdam, 2013.
[3] Citation tirée d’une critique de Libres d’obéir, publiée dans La nouvelle revue du travail, mise en ligne le 1er novembre 2021.
[4] Aurélien Rouquet, « Chapoutot et l’arnaque du “management nazi” », Élucidations managériales, mis en ligne le 28 octobre 2025.
[5] « Les influences nazies du management moderne » – htpp://fb.watch/7Tmetn4wlr/
[6] Johann Chapoutot et Stéphane Velut, « Covid-19 : quand les managers se cognent au réel », AOC (Analyse Opinion Critique), mis en ligne le 4 septembre 2020.
[7] « Manifestations anti-passe sanitaire : que révèlent les références au nazisme ? », La Croix, le 19 juillet 2021.
[8] Ibid.
[9] Ibid.

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