Entretien avec Benoît Coquart, directeur général de Legrand

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3–5 minutes

Donc, à mes yeux, le mindset managérial fondamental c’est de réussir à dire : « Je continue de douter et je continue d’apprendre. » C’est, pour moi, bien plus important que la vision, le caractère hyper assertif, etc.

Avec un tel mindset, vous comprendrez évidemment que le rapport aux autres est particulier. Il y a forcément une forme d’écoute et de bienveillance, parce que vous vous dites que la personne que vous avez en face de vous est peut-être plus capable que vous sur un certain nombre de sujets. Quand vous êtes très sûr de vous, très assertif, vous n’écoutez pas les autres…

Enfin, quand vous êtes patron, vous devez avoir une certaine capacité à entraîner. On imagine souvent qu’un leader, c’est celui qui a la vision et qu’entre celui qui dit « Il faut faire A » et l’autre qui dit « Il faut faire B », le leader, dans sa grande science, arbitre et choisit entre A et B.

Pour moi, ce n’est pas comme ça que cela doit se passer. Quand vous avez deux personnes qui arrivent, l’une avec la solution A, l’autre avec la solution B, vous essayez de faire en sorte de progressivement tomber tous les trois d’accord, et cela prendra le plus souvent la forme d’une solution C. Parce que si vous commencez à constamment arbitrer entre les uns et les autres, au bout de six mois, votre organisation ne fonctionnera plus. C’est l’art de créer des compromis, des solutions, de l’intégration et, finalement, d’embarquer tout le monde. C’est ce qui est le plus compliqué dans le management, et que le doute et la curiosité aident à réussir.

Je pense qu’un des rôles du directeur général est de s’assurer que la stratégie est appliquée de façon consistante, cohérente, délibérée, même quand ça va moins bien. Une organisation a tendance à revenir spontanément vers ce qu’elle sait faire.

Voici un exemple qui concerne le développement produit. Si on dit aux équipes : « Je veux que vous me proposiez un plan dans lequel il y a une réallocation des dépenses de R&D du traditionnel vers les data centers », c’est bien de vérifier que ce plan est appliqué dans le temps ! Quand on revoit le pipeline des acquisitions avec l’équipe M&A, il ne faut pas hésiter à leur dire : « Vous m’avez montré un pipeline de 350 cibles, il n’y a pas assez de cibles data centers. Faites des études pour revenir et nourrir le pipeline des sites data centers. »

En matière de RH, je vous donne un autre exemple très concret. Les États-Unis représentent 40 % des chiffres d’affaires du Groupe, c’est donc important. Pour le départ de l’ancien patron américain, on avait identifié quelqu’un de très bien dans le plan de succession. J’ai dit, avant de le nommer patron US : « Je souhaite qu’il passe deux ou trois ans à la tête de la division data center aux États-Unis parce que, si nous le nommons patron de Legrand North America, un tiers de son chiffre d’affaires sera réalisé avec les data centers. Je veux qu’il ait piloté ce secteur avant, qu’il ait vu les clients, etc. » Nous avons donc nommé Brian DiBella patron de la division data center et, au bout de deux ans, nous l’avons nommé patron de Legrand North and Central America, comme prévu. Il faut avoir cette consistance-là sur tous les sujets – les acquisitions, la R&D, les RH, les processus, etc. – et ne jamais céder à la facilité de lâcher.

2 responses to “Entretien avec Benoît Coquart, directeur général de Legrand”

  1. Avatar de Didier Holleaux
    Didier Holleaux

    je partage presque tout ce que dit Benoît Coquart, en particulier sur la nécessité et le bonheur d’apprendre en permanence quand on est manager.

    Je n’ai qu’une divergence avec lui, c’est sur le fait de se poser la question « a-t-on choisi la bonne personne? » c’est une question que je refusais de me poser comme manager.

    En dehors des cas pathologiques (manquement à l’éthique, comportement toxique au sein de l’équipe, etc.) qui doivent conduire au licenciement, je considérait plus productif de me demander « puisque je dois travailler avec X, est-ce que je connais ses capacités et ses limites? est-ce qu’il les connaît lui-même? comment puis-je l’aider à augmenter les premières et repousser les secondes? » Ce n’est que quand l’écart entre l’attendu et les capacités perdurait malgré les efforts que j’envisageais une réorientation.

    Je regardais donc avec une extrême réserve le manager qui venait m’expliquer qu’il n’avait pas les bons collaborateurs. Une entreprise industrielle ne se gère pas comme le PSG en n’embauchant que des stars, mais plutôt comme l’AJ Auxerre de l’époque glorieuse, en faisant grandir les joueurs du vivier existant.

    Didier Holleaux

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    1. Avatar de christophedeshayes
      christophedeshayes

      Merci Didier de cette très intéressante question et d’ouvrir ce débat.
      Effectivement, c’est une question importante. Faut-il faire avec les équipes en place ou s’autoriser des remplacements ou des exclusions comme un sélectionneur/coach d’équipe de foot ?
      Si les remplacements/exclusions sont une réponse qui peut sembler un peu trop facile en effet, s’interdire de se la poser est peut-être un peu radical aussi.
      Les études sur les trop fréquents échecs des projets pointent régulièrement le doigt sur le rôle essentiel du casting. Faire avec les gens disponibles plutôt qu’avec des gens compétents/engagés (ce qui une pratique fréquente) est hautement hasardeux pour la réussite des projets. Si on suit l’analogie du casting, on sait qu’il peut être déterminant dans un film. Les comédiens écartés sont-ils de mauvais comédiens ? Pas forcément, mais certains incarnent (transcendent) davantage le rôle que d’autres.
      Peut-être enfin cette question est-elle un peu différente selon qu’elle se pose à un manager de proximité ou à un dirigeant (qui encadre des managers de haut niveau). Dans le premier cas, il semble assez évident qu’il faille faire avec l’équipe en place, en effet, dans le second cas, maintenir en place quelqu’un d’inadapté à son poste de manager impacte les équipes du manager en question. Même si celui-ci n’est pas toxique, le maintenir en place alors qu’il ne remplit pas sa fonction et ne peut pas la remplir (erreur de casting) est un problème en soi.
      Comme pour presque tous les sujets en management cette grande question mérite sans doute une réflexion en fonction de la situation.

      De ce point de vue, on ne sait pas dans le témoignage de Benoît Cocquart, s’il pense à vérifier que son équipe est bien adaptée à la situation (quitte à l’aider), ce qui semble tout de même un bon principe, ou s’il pratique la sélection/exclusion systématique et rapide comme un sélectionneur/coach de foot, ce qui pourrait être un peu facile et engendrer quelques effets pervers.
      Qu’en pensez-vous ?

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