Par Pierre-Baptiste Goutagny,
doctorant en sciences de gestion, iaelyon School of Management – Université Jean Moulin Lyon 3 (laboratoire Magellan)
Résilience, scénarios, vision de long terme : le vocabulaire stratégique contemporain regorge de termes qui supposent une capacité à penser l’avenir autrement que par la simple extrapolation du présent. On pourrait croire que cette préoccupation est récente, mais c’est oublier qu’en France s’est inventée, dès les années 1950, une discipline entièrement consacrée à cette question : la prospective.
Dépasser la prévision et la planification : naissance de la prospective
On présente habituellement Gaston Berger comme un philosophe. Cette figure atypique, née en 1896 à Saint-Louis du Sénégal, a connu en réalité plusieurs vies. Il quitte l’école dès l’âge de 14 ans. À 25 ans, passionné de philosophie, il décide de reprendre le chemin du lycée, passe son baccalauréat au lycée Thiers à Marseille, puis s’inscrit à la faculté d’Aix-en-Provence où il étudie la philosophie de Maurice Blondel. Il poursuivra ensuite en licence, puis avec un diplôme d’études supérieures, et enfin, en 1941, en soutenant une thèse sur Edmund Husserl, ce qui fera de lui le principal introducteur de la phénoménologie en France. En parallèle, il dirige une entreprise de fabrication d’engrais pour la floriculture à Marseille. Ce double ancrage est la matrice de toute son œuvre. Il devient par la suite professeur à la faculté des Lettres d’Aix-Marseille, fonde la revue Études philosophiques, puis prend la direction générale de l’enseignement supérieur de 1953 à 1960, poste depuis lequel il réforme profondément l’université française et fonde l’INSA (Institut national des sciences appliquées) de Lyon en 1957.
C’est dans les dernières années de sa vie qu’il crée le Centre d’études prospectives et lance, en mai 1958, la revue Prospective, dont le premier numéro s’ouvre sur un texte fondateur : « L’attitude prospective » (Berger, 1958[1]). Le mot lui-même est un néologisme qu’il crée pour distinguer son approche de la prévision et de la planification alors dominantes. Pierre Massé, commissaire au Plan, qualifie à juste titre cette nouvelle discipline « d’indiscipline intellectuelle »[2]. Là où la prévision prolonge les courbes du passé, la prospective part du constat que « les conséquences de nos actes se produiront dans un monde très différent de celui où nous les avons préparés » (Berger, 1958, p. 3). La prévision rassure le décideur en lui promettant un futur calculable et gérable ; la prospective l’inquiète utilement en lui montrant que le futur sera autre et qu’il doit s’y préparer en cultivant l’imagination autant que la rigueur. Gaston Berger condense cette exigence en cinq impératifs : « voir loin, voir large, analyser en profondeur, prendre des risques, penser à l’homme » (Berger, 1958, p. 4).
Gaston Berger meurt le 13 novembre 1960, à 64 ans, dans un accident de voiture. Il venait de quitter ses fonctions au ministère pour se consacrer à la chaire de prospective qui avait été créée pour l’accueillir à l’École pratique des hautes études. Il projetait d’y fonder un véritable enseignement et un laboratoire de prospective – un projet qui ne verra finalement jamais le jour. Comme le souligne Jacques Theys, cette mort prématurée a provoqué une « bifurcation majeure » (Theys, 2022[3]) : la prospective française, au lieu de s’ancrer dans l’université et la communauté scientifique comme le souhaitait Gaston Berger, s’est développée principalement dans le giron de l’État planificateur et des politiques publiques. Ce qu’il a laissé a pourtant suffi à fonder une discipline : une attitude, un vocabulaire, une exigence.
Explorer les futurs dans leur pluralité : l’art de la conjecture
Si Gaston Berger a nommé l’attitude prospective, c’est un autre Français qui l’a dotée de son armature intellectuelle. Bertrand de Jouvenel, né en 1903, mène d’abord une carrière de journaliste et d’essayiste politique, marquée par les turbulences de l’entre-deux-guerres. C’est après la seconde guerre mondiale qu’il s’engage dans la réflexion sur le futur. En 1960 – l’année de la mort de Berger –, il fonde le groupe Futuribles, d’abord comme un projet de recherche à la Fondation Ford, puis comme une association et une revue qui paraît encore aujourd’hui. Le néologisme “futuribles”, contraction de “futurs possibles”, dit tout de son programme : il ne s’agit pas de prédire le futur, mais d’explorer les futurs dans leur pluralité. Les deux structures fondatrices que sont le Centre d’études prospectives de Berger et Futuribles vont fusionner en 1967, donnant naissance à l’Association internationale Futuribles, qui demeure aujourd’hui le cœur institutionnel de la prospective française.
Son ouvrage majeur, L’Art de la conjecture, paraît en 1964. La conjecture n’est ni la certitude du scientifique ni le pari de l’aventurier, mais plutôt un exercice intellectuel rigoureux qui consiste à explorer systématiquement les possibles en combinant imagination et connaissances. Jouvenel y développe plusieurs concepts qui irriguent aujourd’hui encore la pensée stratégique. Le premier est celui de “fait porteur d’avenir” pour désigner un événement mineur dans le présent, mais qui porte en germe des transformations majeures. C’est ce que les stratèges d’entreprise appelleront plus tard les weak signals – les signaux faibles. Le second concept est celui d’“éventail des futuribles” : à partir d’un point donné du présent, l’avenir s’ouvre largement et c’est la tâche du prospectiviste de cartographier ces possibilités pour éclairer la prise de décision. La planification stratégique développée plus tard par Igor Ansoff ou Henry Mintzberg s’inscrit dans cette filiation.
Jouvenel insiste également sur la dimension politique du futur : le futur ne se contente pas d’advenir, il est le produit de décisions, de rapports de force et de volontés (Jouvenel, 1964, p. 32[4]). Cette idée d’un futur partiellement construit et non complètement subi est aujourd’hui au cœur des approches de prospective stratégique. Jouvenel en tire une conséquence pratique : il appelait de ses vœux un “Forum du futur”, un lieu où différentes hypothèses sur l’avenir pourraient être discutées et débattues, aussi bien par des experts prospectivistes que par le grand public (Jouvenel, 1964, p. 367), posant ainsi les bases des approches contemporaines de prospective participative. Enfin, fait trop peu connu, il publie en 1957 l’un des tout premiers articles sur l’écologie politique, pressentant que les crises à venir seront écologiques avant d’être économiques ou géopolitiques.
Clarifier les modèles mentaux des dirigeants : la méthode des scénarios
En 1971, un économiste français rejoint le département de planification stratégique de Royal Dutch Shell à Londres. Pierre Wack a 49 ans, avec un parcours aussi atypique que celui de Berger. Né en 1922, il est un homme de culture, lecteur de philosophie et de poésie, et par ailleurs disciple du maître spirituel indien Swami Prajnanpad. Dans son bureau londonien, il faisait brûler des bâtons d’encens, ce qui ne manquait pas de déconcerter ses collègues ingénieurs.
Wack connaît les travaux de Berger et de Jouvenel, ainsi que ceux de l’Américain Herman Kahn, le stratège de la RAND Corporation qui avait développé la méthode des scénarios dans le contexte militaire de la guerre froide. Sa contribution va consister à transplanter ces outils à la stratégie d’entreprise. Au lieu de fournir aux dirigeants de Shell une prévision unique du prix du pétrole (exercice par nature voué à l’échec), il leur propose plusieurs scénarios cohérents, mais contrastés, chacun décrivant un monde possible. Ces scénarios ne sont pas des exercices purement spéculatifs : ils sont construits en analysant finement les jeux d’acteurs et les motivations des gouvernements producteurs de pétrole (Wack, 1985a[5]). Ainsi, au début des années 1970, la quasi-totalité des compagnies pétrolières prévoyait une croissance continue de l’offre de brut. Wack et son collègue Ted Newland vont démontrer le contraire. En étudiant les situations politiques de l’Iran et de l’Arabie saoudite, ils concluent qu’une crise de l’offre est hautement probable. En septembre 1972, Wack présente ses scénarios aux dirigeants de Shell, lors d’une séance restée dans les mémoires comme une « performance envoûtante de trois heures » (Kleiner, 2003[6]). Un an plus tard, le premier choc pétrolier lui donne raison : Shell est la seule des grandes compagnies à s’y être préparée sérieusement.
Cependant, l’apport de Wack dépasse son analyse du choc pétrolier. Ce qu’il a compris et théorisé dans deux articles publiés dans la Harvard Business Review (Wack, 1985a, 1985b[7]) est que le problème de la prospective n’est pas de produire des scénarios justes, mais de changer les modèles mentaux des dirigeants. Un scénario prospectif ne sert à rien si le dirigeant qui s’y confronte continue de voir le monde à travers ses lunettes habituelles. Wack parle alors de “l’art délicat de la re-perception” (the gentle art of re-perceiving), qui consiste à amener les managers non pas à acquérir de nouvelles informations sur une situation problématique, mais à voir autrement celles qu’ils possèdent déjà (Wack, 1985b, p. 140). Ainsi, quand les entreprises échouent aujourd’hui à anticiper une rupture technologique ou une crise géopolitique, c’est qu’elles n’ont pas su remettre en question leurs grilles de lecture à partir de laquelle elles donnent un sens aux informations et connaissances qu’elles ont sur le monde. Pierre Wack pose ainsi les premières briques de ce que les théories du sensemaking permettront de saisir sur ce phénomène de construction du sens à partir d’une situation.
Pierre Wack a quitté Shell en 1982 pour se consacrer à l’enseignement et à des activités de conseil. Par la suite, son travail pour De Beers en Afrique du Sud l’a conduit à jouer un rôle discret, mais réel dans les négociations qui ont précédé la fin de l’apartheid : il a rencontré Nelson Mandela et contribué à l’élaboration de scénarios pour l’avenir du pays. Il est mort en 1997, et son œuvre, célébrée dans le monde anglo-saxon, reste encore insuffisamment connue en France.
Une discipline pas assez mobilisée jusqu’ici par les entreprises
Pour Berger, Jouvenel et Wack, le futur n’est pas une fatalité à subir ni un calcul à optimiser, c’est un espace de responsabilité et d’imagination. Cette conviction n’a rien perdu de sa pertinence : elle a même gagné en urgence.
À leur suite, l’école française de prospective a continué de produire des travaux importants. Pour n’en citer que deux : Michel Godet, au Cnam, a doté la prospective stratégique de méthodes rigoureuses – analyse structurelle, jeux d’acteurs, construction de scénarios – (Godet, 2007[8]) ; Laurent Mermet, à AgroParisTech, a posé les bases d’une analyse stratégique de la soutenabilité qui prend acte des rapports de force inhérents aux questions écologiques (Mermet et Salles, 2015[9]). Aujourd’hui encore, un travail de mémoire et de transmission est en cours : Philippe Durance a rassemblé et édité les textes fondamentaux de la prospective française[10] et poursuit au Cnam l’effort de formalisation de la discipline ; Jean-François Simonin, dans une thèse soutenue à la Sorbonne, a montré que l’anthropologie prospective de Berger, cette idée d’une science de l’homme à venir, constitue une boussole philosophique pertinente pour faire face en anthropocène (Simonin, 2015[11]) ; enfin, Jacques Theys, dans ses travaux sur l’histoire de la prospective, en a dressé la cartographie la plus complète à ce jour (Theys, 2022).
Pourtant, cette tradition reste en marge dans le champ du management. Les manuels de stratégie citent abondamment Michael Porter, Clayton Christensen ou Henry Mintzberg, mais rarement Berger, Jouvenel ou Wack. L’historien François Hartog a ainsi montré comment nos sociétés sont entrées, depuis les années 1990, dans ce qu’il appelle le “présentisme”, soit une perte de confiance dans le futur et un repli sur le présent immédiat (Hartog, 2003[12]). Jacques Theys évoque, quant à lui, une “panne du futur à long terme”.
Pourtant, l’ironie est que les préoccupations qui dominent le management contemporain – comment gouverner dans l’incertitude radicale ? comment intégrer le long terme dans des décisions soumises à la pression du court terme ? comment changer les modèles mentaux des organisations ? – sont précisément celles que ces pionniers français avaient identifiées. Les praticiens et théoriciens du management n’auraient-ils pas intérêt à mobiliser davantage qu’ils ne le font les connaissances accumulées avec les années par la prospective, et dont l’école française est particulièrement riche ?
[1] Gaston Berger, « L’attitude prospective », Prospective, n° 1, 1958, pp. 1-11.
[2] Cité dans De la prospective – Textes fondamentaux de la prospective française 1955-1966, L’Harmattan, recueil de textes rassemblés par Philippe Durance, 2007, p. 13.
[3] Jacques Theys, « Une brève histoire de la prospective », version écrite d’une conférence faite le 20 avril 2022, dans le cadre du séminaire Crise, mutations et anticipations, penser le futur en sciences sociales, de l’université d’Aix-Marseille, Société Française de Prospective – https://www.societefrancaisedeprospective.fr/breve-histoire-prospective/
[4] Bertrand de Jouvenel, L’Art de la conjecture, éditions du Rocher/Futuribles, 1964.
[5] Pierre Wack, « Scenarios: Uncharted waters ahead », Harvard Business Review, vol. 63, n° 5, 1985, pp. 73-89.
[6] Art Kleiner, « The man who saw the future », strategy+business, n° 30, 12 février 2003 – https://www.strategy-business.com/article/8220
[7] Pierre Wack, « Scenarios: Shooting the rapids », Harvard Business Review, vol. 63, n° 6, 1985, pp. 139-150.
[8] Michel Godet, Manuel de prospective stratégique, tomes 1 et 2, Dunod, 2007 pour la troisième édition.
[9] Laurent Mermet et Denis Salles, Environnement : la concertation apprivoisée, contestée, dépassée ? De Boeck, 2015.
[10] De la prospective – Textes fondamentaux de la prospective française 1955-1966, op. cit.
[11] Jean-François Simonin, « Généalogie de la prospective – L’anthropologie prospective de Gaston Berger : une philosophie pour le XXIᵉ siècle ? », thèse de doctorat, Université Paris-Sorbonne, 2015 – https://theses.hal.science/tel-04291056v1
[12] François Hartog, Régimes d’historicité – Présentisme et expériences du temps, Le Seuil, 2003.

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